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Lu, vu et écouté pour vous
Les fourvoiements d’une vie
François Roux :: 02 07 07 :: 16:03 T.U.

Il aurait pu appeler son autobiographie « descente aux enfers », mais Franz Jung (1888-1963) ne se paye pas de mots. Le chemin vers le bas, c’est tout simplement l’itinéraire de sa vie, parti du haut de son idéal pour aboutir au tréfonds du désespoir.

Le vol du scarabée-torpille

Rescapé de deux guerres mondiales, deux révolutions et du nazisme, Franz Jung se compare au scarabée-torpille, cet insecte qui vole vers son but, se cogne, chute, rampe sur le sol, revient à son point de départ et recommence, inlassablement. Dans son récit, le pathétique verse souvent dans le grotesque. D’autant que Jung a choisi de dévoiler la pouilleuse vérité, sans fard et sans apprêts. Mon intention n’est pas de raconter seulement quelques aventures, ni même des aventures en général, dans un ouvrage qui rend plutôt compte des fourvoiements d’une vie. Il me reste néanmoins la tâche de justifier ces aventures, de sorte que je ne puis éviter de les énumérer à l’occasion. À dire vrai, cela ne m’amuse guère.

Le jeune Franz participe activement aux activités de l’avant-garde politique et artistique berlinoise lorsque le tourbillon de l’Histoire l’emporte tout à coup. À la veille de la mobilisation d’août 1914, alors qu’il rentre de manifester pour la paix, sa femme le flanque à la porte de chez lui et il devient ainsi l’une des premières victimes de cette guerre. Le ton est donné. Franz s’engage, est blessé, déserte, est repris, puis trimballé de prisons en hôpitaux psychiatriques. Il réussit enfin à prendre la tangente et fonde un journal économique pour gagner sa vie tout en participant activement au mouvement internationaliste. La guerre continue en marge de son existence, jusqu’à la défaite. Marins et soldats se mutinent, la révolution éclate. La confusion la plus totale règne à Berlin. On devine que Franz s’est improvisé leader. Il occupe quelques heures l’agence télégraphique officielle Wolff à la tête d’un cortège d’insurgés avant d’en être chassé par des soldats loyalistes. L’insurrection s’éteint puis reprend deux mois plus tard. Le gouvernement social-démocrate appelle à la rescousse l’armée et les corps francs pour mater le soulèvement spartakiste. Voici Franz, à présent membre du nouveau parti communiste (KPD), qui tente de persuader les émeutiers d’évacuer le quartier des journaux en passe d’être encerclé par la troupe. En vain. La foule des badauds s’amasse aux balcons et dans les bistrots pour profiter du spectacle.

La révolution écrasée au cours de la « semaine sanglante » de Berlin ressurgit à Brême, à Budapest, à Augsbourg, à Munich, chaque fois réprimée dans le sang. Après la mort de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, le KPD s’est retrouvé rapidement noyauté et instumentalisé par le Komintern tout juste créé. Franz Jung a rejoint les scissionnistes du KAPD (1) qui l’envoient en Russie soviétique pour tenter de comprendre les mobiles des dirigeants bolcheviks et pour leur expliquer la situation allemande. Il embarque dans des conditions rocambolesques. À Moscou, Franz rencontre Lénine et tous les chefs du Komintern. Il constate la sclérose qui envahit déjà le nouveau pouvoir, la morgue des « révolutionnaires de profession », la nomenklatura qui s’installe. Mais il rencontre aussi son idéal. À Mourmansk d’abord, à peine débarqué, tandis que Russes et Allemands se rassemblent sous un hangar pour célébrer le 1er mai. À défaut de pouvoir converser avec leurs hôtes, les Russes chantent L’Internationale, Le Chant du drapeau rouge et beaucoup d’autres chants. Entre chacun d’eux, les commissaires prononçaient à tour de rôle un bref discours en guise de transition. Je ne sais combien d’heures s’écoulèrent ainsi mais ce fut le grand évènement de ma vie. C’était ce que j’avais cherché, ce vers quoi j’allais depuis mon enfance : la patrie, la patrie des hommes. Et chaque fois que, au cours des années suivantes, j’ai été confronté à la bassesse des hommes, à l’insondable méchanceté, à la perfidie et à la traîtrise qui sont dans le caractère des hommes - et aussi bien des hommes russes - je n’ai eu qu’à me remémorer ce 1er mai à Mourmansk pour retrouver mon équilibre… Une autre fois, sur le chemin du retour, il fait halte dans la cabane d’un pêcheur lapon. L’homme et sa femme se montrent pleins de déférence pour les étrangers venus de Russie. Plus tard, Franz apprend que le pêcheur, à la veille de la révolution, a convoyé Trotski de l’autre côté de la frontière. Ce souvenir était devenu le contenu de sa vie : la Russie soviétique, cette terre promise qui lui était inaccessible, mais que ces enfants, peut-être… Si ce pays est aujourd’hui si grand et si puissant, c’est aussi parce que l’énergie et la foi de ce pêcheur lapon du fjord de Jar, dans le Finnmark norvégien, ont pris une part, et non des moindres, à son édification.

Plus dure sera la chute

Franz a voué sa vie à la révolution soviétique : il voyage pour le Komintern en Écosse, en Irlande, aux Pays-Bas dont il est expulsé vers l’URSS. Une famine effroyable y sévit. La bureaucratie, elle, prospère. Franz dirige successivement une fabrique d’allumettes, puis une usine de métallurgie fine. Malgré la haine qu’il sent monter vers lui des ateliers, malgré les difficultés surhumaines de sa tâche, il est heureux. Il participe concrètement à l’édification de la société pour laquelle se battent ses camarades du monde entier. Mais les nouveaux maîtres ont besoin de trouver des coupables pour expliquer la faillite économique du pays. Les condamnations pour « sabotage » se multiplient. Franz se sent menacé, il craque sous la pression, s’enfuit, s’évade d’URSS fin 1923 dans le compartiment d’ancre d’un cargo.

De retour en Allemagne, il s’éloigne de la politique active tout en s’interrogeant sur la stratégie aberrante que le Komintern a imposée aux communistes allemands et sur les échecs répétés du mouvement révolutionnaire. Quarante ans plus tard, il accusera : […] la trahison et l’étouffement de la révolution allemande ont rendu possible la construction d’un empire mondial russe. Pourquoi ne l’avoue-t-on pas franchement aujourd’hui… alors qu’il n’y a plus de danger ? Mais pour l’heure, Franz ne réalise pas encore. Il n’est qu’au début du chemin.

Tandis qu’il renoue avec l’avant-garde intellectuelle, publie des essais, des pièces, crée des revues et rencontre Erwin Piscator, Kurt Weil, Bertold Brecht, Wilhelm Reich ou encore Harro Schulze-Boysen, la crise capitaliste déferle sur l’Allemagne et gonfle soudainement les voiles du navire hitlérien.

Staline craint par-dessus tout que la république de Weimar n’arrime l’Allemagne dans le camp des démocraties occidentales. Il pense avoir plus de chances de s’allier à Hitler et l’avenir montrera qu’il n’avait pas tort. Le KPD reçoit l’ordre de traiter le parti social-démocrate (SPD) comme son ennemi principal. L’application de cette consigne suicidaire propulse les nazis au seuil du pouvoir. Pétrifié, Franz comprend que l’impensable va se produire. Déjà les gens se détournent de lui car figurer parmi ses relations deviendra bientôt dangereux. Bien que représentant moins du tiers de l’électorat, Hitler est appelé à la Chancellerie par les conservateurs qui lui offrent les pleins pouvoirs. Le KPD, après avoir promis pendant des mois la guerre civile si les nazis s’emparaient de l’État, et fourni ainsi un argument électoral déterminant au NSDAP, s’effondre sans combat. La social-démocratie, parti et syndicats réunis, sombre quelques semaines plus tard, non sans avoir, dans une ultime tentative de conciliation avec les nouveaux maîtres de l’Allemagne, fait défiler les ouvriers sous les drapeaux à croix gammée, le 1er mai 1933.

Franz rejoint d’anciens camarades du KAPD dans l’organisation clandestine des Rote Kämpfer. Elle est démantelée par la Gestapo en novembre 1936. À sa sortie de prison il gagne Prague, Vienne, puis, la Suisse après l’Anschluss, et enfin la Hongrie en 1939. Il est arrêté, condamné à mort ; il s’enfuit, est de nouveau arrêté et s’enfuit encore. Mais le ressort est brisé ; il touche le fond et pense à mourir. Un jour qu’il s’expose volontairement au tir des sentinelles, un soldat de Vlassov (2) , un homme qui devrait être précisément son ennemi mortel, lui sauve la vie.

Un témoignage pour comprendre

Se retournant sur ces années rouge et brun, Franz Jung ne peut que constater l’immense gâchis auquel il a participé. Non, les Allemands n’étaient pas voués au nazisme. Oui, beaucoup d’entre eux ont attendu conseil et aide de ceux qui avaient vocation à les leur apporter, mais rien n’est venu. Le cynisme absolu du tyran soviétique pactisant avec le führer nazi sur les cadavres des militants communistes a laissé au cœur des derniers idéalistes un épouvantable sentiment de vide. Ni repentant, ni donneur de leçons, l’ancien militant du KAPD tente juste d’extraire ce qui peut l’être des décombres de son histoire. Par exemple : On commence aujourd’hui à comprendre qu’il faut accepter, bien plus, qu’on est obligé d’employer la force contre la guerre.

C’est toute la tragédie du mouvement ouvrier international que Franz Jung nous fait revivre : la colère née de la Grande boucherie, l’enthousiasme révolutionnaire, la trahison et le naufrage. Son style à fleur de peau que restitue si bien la traduction de Pierre Gallissaires accroche le lecteur dès les premières lignes. Les quelques cent pages consacrées par l’éditeur à la chronologie, aux index (pas moins de sept) et surtout au glossaire des noms propres, satisferont les érudits tout comme les lecteurs ordinaires qui se retrouveront ainsi sans peine dans le foisonnement politique et artistique de l’Allemagne de l’entre-deux guerres.

Il faut lire ce témoignage pour mieux comprendre comment tant de combattants révolutionnaires ont pu se fourvoyer dans le chemin vers le bas.

Notes :

(1) Fondé le 4 avril 1920 par des dissidents du KPD, le KAPD (Parti communiste ouvrier allemand) refuse le « parlementarisme révolutionnaire », le syndicalisme réformiste et la politique panrusse des bolcheviks. Il compte environ 40 000 militants à ses débuts. En août 1921 le KAPD rompt avec la IIIe Internationale. Un an plus tard, épuisé par les scissions, le KAPD se retrouve marginalisé. En 1933 ses derniers militants rejoignent différents groupes qui survivront dans la résistance jusqu’en 1936 : le KAUD (Union communiste ouvrière d’Allemagne), les Rote Kämpfer (Combattants rouges), et la Kommunistische Räte-Union (Union communiste conseilliste).

(2) Général russe rallié aux nazis.

Le Chemin vers le bas
Considérations d'un révolutionnaire allemand sur une grande époque (1900-1950)

Prix : €25,00
Auteur[s] : Franz Jung
Éditeur : Agone

Source : Le Monde libertaire, avril 2007


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