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François Roux :: 13 08 07 :: 8:53 T.U.
Depuis son adhésion à la S.F.I.O. de Jean Jaurès, en 1909, jusqu’à L’École émancipée et la Libre Pensée, en passant par le Parti communiste, puis la CGTU, Maurice Dommanget aura milité pendant soixante ans au sein du mouvement social et arpenté bien des cortèges du 1er Mai. En 1952, il entreprend de raconter l’histoire de cette journée-symbole, comme s’il s’agissait de la vie d’une personne, et c’est toute l’histoire des luttes ouvrières qui défile en cinq cents pages limpides et passionnantes. Quatre ans avant sa mort, en 1972, il publie une nouvelle édition augmentée de ce livre qui est reprise aujourd’hui.
Le Premier Mai étant intimement lié à la revendication de la journée de huit heures, Maurice Dommanget commence par rappeler d’où remonte l’idée de répartition des heures du jour en trois tiers. On la trouve dès le haut Moyen-âge, entre travail, sommeil et exercices de piété, puis à partir du XVIIIe siècle, l’éducation ayant remplacé les prières, dans les projets de sociétés idéales. À l’aurore de la société industrielle, les réformateurs clairvoyants qui militent pour l’amélioration de la condition ouvrière dans l’intérêt de la production et du capital, prônent à leur tour la limitation du temps de travail. En toute logique, c’est dans le pays où est née la révolution industrielle, l’Angleterre, que sont organisées les premières grèves pour les huit heures, à partir de 1825, avant d’apparaître peu de temps après sur le continent. L’idée d’une date synchrone pour arrêter le travail suit le même chemin quelques années plus tard. Le lien entre la journée de grève pour la revendication des huit heures et la date du 1er mai va se nouer aux États-Unis, terre d’émigration anglaise où l’appétit de profits des employeurs ne connaît pas de limites. Le 1er mai 1886, les organisations ouvrières appellent à travers tout le pays à une journée de lutte pour les huit heures. Bien que le « droit à la résistance » figure dans la Déclaration des droits de l’homme de la démocratie nord-américaine, c’est à coups de fusil que la police et les milices privées répriment toute revendication des pauvres : on relève neufs morts au soir de ce 1er Mai. L’agitation se poursuit les jours suivants, et particulièrement à Chicago, temple du capitalisme triomphant, mais également quartier général du mouvement anarchiste d’Amérique. Dans la capitale de l’Illinois, les prolétaires travaillent encore jusqu’à quatorze heures par jour, et le Chicago Times peut écrire sans vergogne : « La prison et les travaux forcés sont la seule solution possible de la question sociale. Il faut espérer que l’usage en deviendra général » Le 3 mai, devant l’usine Mc Cormick, les mercenaires de l’agence Pinkerton et les policiers ouvrent le feu sur les grévistes, faisant six morts et des dizaines de blessés. Le lendemain, les groupes anarchistes organisent un meeting de protestation. Lors de la dispersion, les flics chargent la foule. Une bombe jetée dans leurs rangs en tue huit. S’ensuit un véritable massacre dont le bilan n’a jamais pu être établi. Appréhendés, jugés dans des conditions iniques, quatre des organisateurs du meeting, Albert Parsons, Auguste Spies, Adolphe Fischer et Georges Engel sont pendus le 11 novembre 1887. Leur camarade Louis Lingg s’était suicidé l’avant-veille. Le supplice des anarchistes de Chicago fit du 1er Mai un symbole de la lutte des classes, d’abord pour les travailleurs américains, puis pour l’ensemble du mouvement ouvrier à partir du Congrès socialiste international de 1889.
La première journée de revendication organisée internationalement par la classe ouvrière date donc du 1er mai 1890. Grèves et manifestations revêtent une ampleur impressionnante dans les démocraties industrialisées, tandis que l’événement passe pratiquement inaperçu dans les pays pauvres, les colonies et les dictatures. Les anarchistes français boudent tout d’abord l’idée de manifester à date fixe pour réclamer des droits. Pour eux la grève ne doit pas être revendicative, mais donner le signal de la révolution « la guerre des poings fermés, fermés sur le manche d’un couteau où la crosse d’un pistolet ». Ils se rallient malgré tout à la manifestation mais s’organisent pour donner à ce 1er mai 1890 un caractère insurrectionnel. Bien informée par ses indicateurs, la police les devance et coffre préventivement les militants à travers tout le pays, sauf à Vienne où Louise Michel, le compagnon Thennevin, Pierre Martin et Joseph Tortelier appellent les ouvriers et les ouvrières à la révolte. Brandissant des drapeaux rouges et noirs, la foule des pauvres investit la rue et prend d’assaut les fabriques des « affameurs ». La grève dure cinq longs jours au terme desquels la petite ville, soumise à un véritable état de siège, doit plier devant le légalisme républicain. Chaque 1er Mai prend désormais le pouls de la lutte des classes aux quatre coins du monde. En France, celui de 1891 se solde par le massacre de Fourmies. L’année suivante, il tombe juste après le procès de Ravachol, et peu de manifestants osent défiler. Quelques années plus tard, en 1905 puis en 1906, la jeune CGT, alors révolutionnaire, montre sa force et sa capacité à mobiliser les travailleurs. C’est l’époque où les fonctionnaires, bien que l’Etat patron ferme les yeux sur leurs arrêts de travail, protestent qu’ils ne veulent pas être payés en ce jour de lutte : « Si les travailleurs de l’État acceptaient d’être payés le Premier Mai, ce jour-là ne serait plus considéré par eux comme une manifestation, mais comme un jour de réjouissance. Or ce n’est pas le cas . » Le 1er mai 1914, la guerre est dans tous les esprits : « Cinquante millions d’hommes s’unissaient avant tout dans cette suprême pensée dans toutes les capitales, dans toutes les villes, jusqu’à Sofia où le prolétariat manifesta dans les rues […] » Deux jours plus tard, les élections envoient plus de cent députés socialistes au Palais-Bourbon. En Allemagne, le SPD est déjà le premier parti politique du Reich. Mais la montée en puissance de l’Internationale socialiste cache une mortelle faiblesse. Mise au pied du mur lors de la mobilisation d’août 1914, elle se délite et se soumet plutôt que d’appeler à la grève générale illimitée, seule action capable d’arrêter la guerre. Le mouvement ouvrier ne s’en relèvera jamais.
Pour récompenser les travailleurs de s’être bien fait tuer, le gouvernement de la République française vote la loi des huit heures le 25 avril 1919, quelques jours avant le premier 1er Mai de paix depuis cinq ans. Pourtant, cette année-là, les manifestations dépassent en amplitude tout ce qu’on avait vu avant la guerre, comme si la classe ouvrière se réveillait d’un long cauchemar, et plus d’un militant, devant cette démonstration de force, dût regretter amèrement la reddition sans combat du 1er août 1914. 1920 mobilise encore plus de monde, mais deux ans plus tard, les effectifs ont fondu : le congrès de Tours vient d’entériner la scission du mouvement ouvrier, et ceux qui ont assisté alors au 1er mai 1922 témoignent d’une journée « de découragement et d’abdication ». En 1933, c’est vers l’Allemagne que les regards se tournent. Le chancelier nouvellement élu, après avoir fait assassiner ou emprisonner des milliers de militants de gauche, récupère le Premier Mai des travailleurs en lutte pour le transformer en une gigantesque parade militariste : des centaines de milliers d’ouvriers réquisitionnés défilent devant le führer, encadrés par les SA. Trop heureux que leurs organisations n’aient pas encore été interdites, les leaders des syndicats libres ont appelé leurs adhérents à participer aux manifestations nazies. Hitler les remercie dès le lendemain en les faisant jeter en prison. À quelques milliers de kilomètres de là, les ouvriers russes défilent pareillement devant le maître du Kremlin. Comme les premiers Mai d’avant la Grande guerre, celui de 1937 rassemble en France des foules considérables, plus même qu’en 1920, mais cette force apparente est bien trompeuse pour qui ne se laisse pas griser par les flonflons. Car, pour la première fois, la fête s’invite à la journée de lutte. Déguisements, musiques, bals : la classe ouvrière fête ses récentes victoires et le gouvernement du Front populaire lui déroule le tapis rouge. La foule déambule, bon enfant, à travers Paris, et passe sans s’émouvoir devant le bureau du tourisme allemand où flotte le drapeau nazi. Certains militants protestent contre « une parodie de festivités bourgeoises » ; les journaux de droite, eux, se réjouissent de la fin d’une « mystique », celle de la révolution sociale.
Le 1er Mai devint officiellement chômé et rémunéré pour les Français en 1947. Le patronat avait depuis longtemps accordé les huit heures, il pouvait même, bon prince, payer en prime aux salariés leur journée de « fête du travail » Que représentaient ces aumônes alors que la productivité avait été multipliée par 20 depuis le début du XIXe siècle ? Maurice Dommanget ne vécut pas assez longtemps pour voir la gauche française arriver au pouvoir et se vautrer dans le capitalisme, ni le système soviétique imploser, battu à plate couture sur le terrain de la production, ni la mondialisation libérale submerger jusqu’à la Chine marxiste-léniniste — tout cela rendant de plus en plus dérisoires les défilés étiques de Bastille à République parcourus par des « damnés de la terre » avant tout préoccupés par la vente du muguet syndical. À chaque époque ses luttes. Le 1er Mai des revendications pour un partage moins injuste des fruits de la croissance est mort, car nous allons entrer, de gré ou de force, dans l’ère de la décroissance. Pour préserver leur pouvoir et leurs rentes, les profiteurs du capitalisme vont devoir reprendre un à un les droits concédés au fil des décennies. L’opération a déjà commencé. Les exploités se retrouvent toujours devant la même alternative : revendiquer des aménagements du système ou le changer de fond en comble ? La première voie nous a conduits là où nous sommes, au terme d’une longue décadence dont les 1er Mai des dernières décennies furent les fidèles reflets. Les initiateurs de l’EuroMayDay, 1er Mai alternatif né en Italie en 2002 et en passe de s’enraciner à travers toute l’Europe sur des bases anti-capitalistes et internationalistes, proposent clairement la voie de la transformation sociale, faisant ainsi écho à la dernière phrase du livre de Maurice Dommanget, qui sonne comme un appel : « Le 1er Mai […] saura se dépasser en se renouvelant »
Source : Le Monde libertaire, n°1436, 27 avril au 3 mai 2006
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